Bollywood for dummies
Aux côtés des « Shutter Island » et autres « Ghost Writter », « My name is Khan » – présenté hors compétition à la Berlinale – était un des films les plus attendus de la sélection. Surprenant ? Pas vraiment. En effet le festival est ouvert au public et s’il y a une communauté de fans dévoués et surentraînés, c’est bien celle des aficionados de Bollywood et des fans de Shah Rukh Khan en particulier. Les « SRFans » s’étaient donné rendez-vous sur le tapis rouge vendredi après-midi. Ils y en avait de toutes les couleurs et de tous les pays (Allemagne, France, Pologne, Albanie, Turquie !). Tous étaient rassemblés pour assister au retour du couple le plus célèbre du cinéma Bollywood : Shah Rukh Khan et Kajol.
Au bonheur des fans
Pour le public des habitués de Bollywood, la projection du film n’a pas été une surprise. Nous avons soupiré, sourit et écrasé une larme devant les retrouvailles de ce couple mythique. Nous avons aussi beaucoup pleuré en voyant la douleur de Kajol et l’injustice révoltante à laquelle nos héros doivent faire face. Et nous avons pris notre mal en patience et secoué la tête avec indulgence devant les passages « too much » de la deuxième partie du film. Nous sommes comme ça nous, les habitués de Bollywood. Nous connaissons bien les débordements de Karan Johar, nous savons quand applaudir, quand crier, quand rire devant le cabotinage de Kajol en mère indienne hystérique et quand ouvrir tout grand les yeux parce que Shah Rukh vient de dire à Kajol qu’il veut coucher avec elle « là, maintenant » (du jamais vu !) Nous, les aficionados, avons beaucoup aimé le film. En revanche, tout le monde n’en a pas autant profité que nous.
Bollywood c’est un peu comme l’Inde, soit on adore, soit on déteste, il n’y a pas vraiment de place pour les demi-mesures, mais l’important est de venir avec un esprit ouvert. Cependant il me semble que devant un cinéma aussi radicalement différent de nos canons occidentaux, une petite dose d’explications s’impose. Mon objectif ici n’est pas de convaincre les critiques, mais simplement de donner quelques clés. Pour cela il faut faire un peu d’histoire …
Des dieux, du théâtre et des caméras
La technique du cinématographe arrive en Inde et à Mumbai dès sa création. Cet art étranger est immédiatement adopté par les indiens au nombre desquels le célèbre Dadasaheb Phalke, le « père du cinéma indien ». Dans ce pays, où la majorité de la population est hindoue, la dévotion religieuse passe par le darshan, l’acte de voir et de recevoir la bénédiction de la divinité. Dans ce contexte particulièrement propice, le pouvoir des images animées est tout de suite immense. Les premières productions mettent en scène des Dieux mais aussi les grandes histoires de l’Inde.
La forme de la « comédie musicale », terme utilisé de façon tout à fait abusive, s’impose très rapidement, et avant même l’arrivée du son, les films comptent déjà des séquences dansées. Le chant et la danse font partie intégrante de la narration indienne depuis des siècles. Comme en occident la scène inspire l’écran, mais le théâtre traditionnel qui raconte les grandes épopées du Mahabharata et du Ramayana ne correspond en rien à notre conception du théâtre hérité de la Grèce. Danse, chant, « mime », récits d’une longueur épique avec de multiples épisodes et intrigues emmêlées, ces codes sont adaptés et adoptés par le cinéma des débuts.
Tours et détours du récit
L’héritage du théâtre tient beaucoup à la structure narrative. Celle-ci suit certes un fil rouge amenant les héros d’un point A à un point B mais les épisodes ont une importance capitale. Le récit traditionnel indien pourrait être vu comme une ligne droite sur laquelle se greffent de nombreuses boucles suivant d’autres histoires. Les cas les plus purs de cet héritage ce trouvent dans les films dit « masala ». Ce terme signifie épice et désigne les savants mélanges à la base de la cuisine indienne. Chaque indien a sa propre recette de masala mais dans tous les cas il y a un savant mélange de multiples saveurs. Appliqué au champ cinématographique, c’est une incroyable rencontre des genres qui s’opère. Ainsi un film des années 70 comme « Sholay », tout comme le plus récent « Main hoon na », mélangent allègrement danse et chants, scènes de comédie, de romance, de tragédie, de combats, voire même des hommages à d’autres films. Emmanuel Grimaud (cf Bollywood Film Studio – Editions du CNRS) met également en avant le mode de production des films comme facteur explicatif de ces structures si particulières. Pendant longtemps, l’absence formelle de scénaristes et le piètre de statut de cette profession a encouragé la création de structures narratives totalement soumises aux contingences matérielles, personnelles ou économiques du contexte de production du film.
Si les films produits aujourd’hui à Mumbai ne semblent plus avoir grand-chose en commun avec ceux des pionniers, certains de leurs éléments essentiels perdurent, héritage vivant de la culture indienne. Ce détour par les origines du cinéma populaire indien (du nord comme du sud) est essentiel pour comprendre et juger en tout état de cause les films dits de Bollywood, notamment dans leurs composantes musicales.
Les différents rôles de la musique
L’importance donnée au chant et à la danse, provoque des moues de dédain par nos contrées – « bah, des comédies musicales ! ». Bizarrement « Chantons sous la pluie » ou « Chicago » ne rencontrent pas le même accueil. C’est sans doute car les films indiens ne sont pas des « comédies musicales », étiquette façonnée par l’expérience cinématographique occidentale et tout aussi incongrue que si l’on qualifiait notre cinéma de « films parlés » ou « films non-musicaux ». Face à nos films, la réaction d’une grande partie de la population indienne est d’ailleurs inverse : « quoi, des films sans musique !!! »
L’intégration de la musique se fait simplement par la « structure à boucles », mentionnée plus haut. Ce terme n’a rien d’officiel mais faute de mieux il permet de donner une représentation visuelle à ces scénarios qui semblent s’égarer dans des séquences gratuites rattachées de façon ténue à l’arche principale. Le cas le plus évident est bien sûr celui des scènes musicales, appelées « items » dans le jargon moderne. Ces scènes trouvent leur origine dans l’héritage souligné plus haut, mais elles ont évolué. Avec le développement de la radio et de la télévision, elles sont devenus des objets (items donc) servant à la promotion du film. La bande originale sort plusieurs mois avant la salle, les scènes sont repackagées pour diffusion en télévision, les disques tournent sur les stations de radio et souvent la musique a plus de succès que le film lui-même. Film et musique sont deux exploitations complémentaires de la même production. La prise d’indépendance de la musique par rapport au film influe sur la réalisation cependant, ces scènes sont loin d’être inutiles ou déconnectées de l’intrigue centrale (Cf Lalitha Gopalan – A cinema of interruptions). Une scène transportant soudain nos héros de Delhi à une verte prairie suisse (oui, les indiens adorent la Suisse mais c’est une longue histoire) ou sur une plage des Maldives, a un rôle narratif souvent important. Dans une société où les démonstrations publiques d’affection ne sont pas considérées d’un bon œil, la chanson permet notamment de montrer – sous le couvert de la fantaisie – ce que les héros ressentent et de donner corps à leurs désirs (dans la limite du tolérable cependant : pas de french-kiss pour les braves !)
Call of Duty : Mission India
Pas de sexe, pas de déviances, mais souvent des cascades de bons sentiments. Les critiques soulignent souvent la superficialité des personnages et des intrigues. Il faut là encore tempérer. Ces caractéristiques sont de moins en moins propres aux films Bollywood, mais elles s’expliquent aussi par des spécificités culturelles. Ce style a des origines anciennes, là encore les épopées ont habitué les indiens à une certaine absence de complexité psychologique des héros. Dieux, demi-dieux, avatars de dieu et héros, aussi forts et vaillants que des dieux, ne peuvent se permettre le luxe de l’inconstance et du doute !
Si Arjun, le héros du Mahabharata, présente un des cas de conscience les plus célèbres du monde : doit-il ou non occire ses 100 cousins ? La réponse apportée par Krishna est catégorique : il faut accomplir son dharma (devoir) quel qu’il soit. “Your own duty done imperfectly is better than another man’s done well. It is better to die in one’s own duty, another man’s duty is perilous.” Ce principe énoncé par Krishna dans le Bhagavad Gita, la « bible hindouiste », constitue la ligne de conduite des héros classiques du cinéma populaire indien. Ainsi le cinéma hindi, mais aussi le cinéma tamoul, tolèrent très naturellement un certain monolithisme de leurs protagonistes.
« My name is Khan », un Bollywood nouvelle génération
Chants et danse, structure narrative « à boucles », longueurs du récit, conservatisme, voilà les héritages traditionnels que l’on retrouve dans les films de Bollywood. Tout ceci étant posé, « My name is Khan » constitue donc un film atypique. Les films de Karan Johar, sont d’ailleurs souvent surprenants.
Icône cinématographique – son premier film « Kuch kuch hota hai » a bouleversé les indiens du monde entier – mais aussi télévisuelle avec son talk show aux 1000 stars ; Karan Johar est un peu le golden boy de Bollywood. Son succès il le doit à son flair pour saisir l’air du temps et faire rêver les foules. Ses films portraient les classes moyennes supérieures et les franchement riches, dont les vies sont secouées par des drames personnels tout à fait déconnectés de la réalité. Le tout est accompagné de chansons hyper efficaces et d’une bonne dose de rêve capitaliste car avec un Nokia flambant neuf et une panoplie complète DKNY tout peut aller mieux. La clé du succès comme illustré par cette caricature du style Johar, c’est l’argent et plus précisément l’individualisme qui lui est associé.
L’Inde n’est pas le pays de spiritualité à fleur de peau que l’on imagine. Les indiens ne se complaisent d’ailleurs pas dans la pauvreté par fatalisme. Le pays entier est animé par un esprit capitaliste féroce et cette montée en puissance du Moi se heurte frontalement à des valeurs traditionnelles faisant ressentir le poids du groupe à de multiples niveaux, depuis la famille jusqu’à la caste. Les films de Johar parlent d’individus qui désirent et obtiennent, même au mépris des convenances. La morale reste néanmoins sauve car ces films soulignent qu’il vaut mieux avoir le beurre et l’argent du beurre. Le conflit « joharien » consiste donc à faire valoir ses prérogatives tout en conservant l’approbation des figures d’autorités traditionnelles. Le réalisateur s’est néanmoins aventuré dans des sujets polémiques comme l’adultère, dans son film « Kabhi alvida na kehna », qui a marqué un tournant dans sa carrière. Il a fait le choix de risquer de s’aliéner une très vaste partie de la population indienne au profit des catégories sociales les plus avantagées et des NRI (non resident indians). « My name is Khan » marque la confirmation de cette orientation tout en lançant une offensive de charme sur une catégorie souvent passée sous silence, les musulmans, une première.
« My name is Khan » est un film atypique, conciliant à la fois le style Bollywood et un parti pris de « sobriété à l’occidentale ». Johar est très rigoureux dans la première partie du film pour faire passer son message de tolérance envers la différence qu’elle soit religieuse ou autre. Une fois ce message illustré de façon efficace, la seconde partie du film se rapproche d’un style plus indien avec la multiplication des intrigues (quête de Khan, combat de Kajol pour trouver le meurtrier de son fils, sauvetage de la ville de Wilhemina…). Peu importe car l’essentiel a déjà été dit. Film engagé, prônant la tolérance, « My name is Khan » est aussi une déclaration politique de la place de l’Inde dans le monde. En réalisant ce film, Johar pose son pays comme grande puissance qui n’a plus peur de faire la leçon aux américains, du jamais vu ! « My name is Khan » tente d’ouvrir la voie pour un cinéma populaire nouvelle génération avec des ambitions mondiales. En contrôlant un équilibre fragile entre tradition et modernité, le film de Johar apparaît comme un ambassadeur de l’Inde du XXIe siècle, farouchement fier de ses origines mais aussi avide de nouveauté et de métissage. Shabash* !
Aude Daubas
* Bravo !














